Mercredi 13 octobre. Nous nous sommes donnés rendez-vous pour accueillir à notre façon Vincent Descoeur, député du Cantal, à l’aéroport d’Aurillac

mercredi 13 octobre 2010
popularité : 16%

Il est 21h30. Nous nous sommes donnés rendez-vous pour accueillir à notre façon Vincent Descoeur, député du Cantal, à l’aéroport d’Aurillac. Nous l’attendions le jeudi. Il a ses habitudes et nous avons de bonnes informations. Ce sera un jour plus tôt. Ce soir, très vite, les SMS ont circulé : rendez-vous à 21h10 à l’aéroport d’Aurillac. Après une longue journée, il me faut ressortir. Je fais un effort sans trop me forcer, à vrai dire. Un élan intérieur a pris le dessus sur ma volonté. C’est presque magique et je crains le moment où mon corps dira : stop ! On verra le moment venu., s’il vient.
L’éveil me revient, alors que je me préparais déjà à la nuit. Tout paraît plus illicite, plus excitant aussi puisqu’à l’heure où chacun est chez soi, nous nous retrouvons. Patator est là, secoue l’air de ses détonations, certaines bien plus puissantes que d ’autres. Il y a quelque chose de très agréablement anormal à ce moment précis, à être là, à faire du bruit comme pour rien. Nous finissons par être une bonne cinquantaine. Il me semble évident, avec le recul, qu’une envie d’aventure nous pousse, pour beaucoup, à nous retrouver sur ce parking, dans le froid et la fatigue. Le mouvement de contestation vient rompre une monotonie, nos habitudes. Cela remplit les vies, redonne à chacun du coeur, de l’espoir pour soi-même.
« Le voilà, vous l’entendez ?! » lance quelqu’un. On entend effectivement un coucou au-dessus de nous, un bimoteur, qui approche. Vincent Descoeur est-il dans l’avion ?. « Allez, on y va ! ». je ne sais pas qui a dit ça mais il se trouve toujours quelqu’un pour avoir ces mots simples qui font bouger le groupe. Bien sûr, on y va ! Nous voici sur la piste. L’appareil arrive lentement avec un sifflement aigu, pointe son nez noir vers nous. Il s’arrête à une quinzaine de mètres de l’endroit où nous nous trouvons. La tension augmente : là, pas là ? Deux gars s’avance en courant vers l’appareil en braillant, des torches à la main. Un pompier les arrête en leur disant que c’est dangereux. Je crains d’un coup que ça se passe mal. Si Descoeur reçoit ne serait-ce qu’une gifle ou un objet quelconque, on ne parlerait alors que de ça. On dirait que nous sommes des voyous, du syndicalisme ça ? ! Surtout non ! Ils, les autres, ceux que la mobilisation agace jusqu’à plus finir, seraient trop contents. Il ne faut pas leur donner ce plaisir. Et je déteste l’attitude de celles et ceux à qui le courage vient quand ils se retrouvent à plus de dix. J’espère qu’on va enfin assister à quelque chose. Je ne vais pas être déçu.
On attend toujours, dans la lumière chauffée à blanc des projecteurs de la piste. La bassine infernale de Patator perfore régulièrement le silence. Tous les regards sont braqués sur la porte de l’avion, ouverte. Personne ne descend. C’est un signe. Descoeur doit être dedans, hésite. Il a bien raison. Je lance à quelqu’un qui se trouve à côte de moi : « Ils sont en train d’appeler les flics... ». J’imagine déjà un petit groupe d’hommes en noir, casqués, matraque à la main venant nous déloger à coup de gaz lacrymogènes. Si ça doit finir comme ça, tant pis. J’ai décidé de rester jusqu’au bout.
Descoeur apparaît enfin par la porte de l’avion, tandis qu’un petit groupe de passagers longe l’appareil et s’esquive par le côté de la piste. Je remarque qu’il a le visage un peu trempé. Je saurai plus tard que ce que je prends pour des gouttes de sueur est en fait de l’eau lancée un peu plus tôt dans sa direction. Mais sur le coup, cela ajoute à son masque, fermé, une expression encore plus tendue. Descoeur avance vers S., un représentant syndical habitué aux entrevues, aux négociations. Visiblement ils se connaissent et se serrent la main. J’avance vers le député et lui tend deux billets de 500 euros, les fameux billets édités par le NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste), avec l’effigie de Sarkozy dessus, en lui disant : « Tenez M. le député, vous pourrez donner ceci à Nicolas Sarkozy, qu’il voit l’image que les habitants de ce pays ont de lui ». Il a un petit mouvement de recul et tourne la tête. Je pensais réussir ma petite provocation et je fais un bide. En y réfléchissant, depuis, ce n’est pas cela. La vue de l’argent, du gros argent, de l’argent facile, celui qu’on sort par liasses des poches comme on tirerait son mouchoir, a quelque chose d’obscène. C’est le sens de son geste, détourner le regard de cette cochonnerie. Un peu vexé, je me ressaisis et lui dit :
« M. Descoeur, vous imaginez bien que nous ne sommes pas là pour vos féliciter. Nous tenons à vous dire que vous êtes un élu du peuple et que vous avez voté contre le peuple.
Mais cette loi, commence-t-il- était nécessaire et va permettre...
Permettre quoi ? interrompt quelqu’un à côté de moi. La parole est tendue comme un fil coupant. Il n’y a plus de place pour le silence. Le manège des mots va commencer.
Oui mais vous savez comme moi qu’il y aura de moins en moins d’actifs, continue Descoeur. Il ne pouvait pas plus mal tomber. Tous les syndicats ont leur contre-argumentaire là-dessus. - Et la productivité, M. Descoeur ? Si on avait dit, au début du 20ème siècle que les Français crèveraient de faim parce qu’en l’an 2000, il n’y aurait plus que 5 pour cent d’agriculteurs ? On est d’accord : vous, vous l’auriez dit pour obliger les gens à bosser plus. C’est à ça qu’on vous reconnaît... Mais la mécanisation est passée par là, M. Descoeur. Hein, dans quarante ans, des richesses, on en produira beaucoup plus qu’aujourd’hui. Il faut les partager ces richesses, M. Descoeur. Il s’en reprend un bain complet, avec brossage énergique, du contre-argumentaire.
M. le député ! C’est lancé dans son dos. Descoeur fait demi-tour. M. le député, vous finissez par énerver même les plus modérés ! »
Cela veut dire quelque chose « même les plus modérés », pour celui qui vient de prononcer ces mots. Il s’agit de P., pour qui agir c’est d’abord écouter, écouter la parole du quotidien, qui n’est sans doute pas la plus revendicative mais elle lui permet de se sentir proche des autres. Alors bien sûr, « énerver même les plus modérés », c’est plein de sens. Je le regarde, petite queue de cheval, un bouc qui lui noircit le menton, il ressemble à un mousquetaire. J’ai appris à le connaître et même à l’apprécier. Il apostrophe Vincent Descoeur avec énergie, colère et une grande clarté de mots. Une merveille d’équilibre dans cette ambiance surchauffée. Son index qui pointe se promène devant le nez du député, il avance, recule puis revient, tandis que le copain n’arrête pas de relancer sa charge : - Oui, Monsieur Descoeur (que de colère contenue dans ce « Monsieur » ! ), on aurait pu prendre le temps de la négociation mais vous n’avez rien voulu entendre, vous avez fait ce que vous avez voulu ! Sa parole pique l’homme de toutes parts. Descoeur ne sait plus où donner de la tête. Je le vois, l’élu-toupie, qui la tourne à gauche, à droite. Parfois tout son corps pivote. J’entends des insultes qui viennent du fond du cercle que nous avons formé, les plus classiques, les plus grossières. Mais j’entends aussi « Serpillière ! Larbin ! Vendu ! » Ca, cela doit faire mal au politique, responsable de plus grand chose aux yeux des autres, obéissant au doigt et à l’oeil à Sarkozy, celui qui proxénètise la République. Pendant ce temps, Patator poursuit sa canonnade nocturne. Les détonations les plus fortes tapent à l’intérieur de la poitrine. « Hé Descoeur ! », « M. le député ! », « Hé ! ». Chaque fois, l’homme fait face, sur sa gauche, sa droite, derrière lui, au-dessus du premier rang du cercle. Les manifestants le font littéralement danser. A aucun moment je ne le plains. Il a voté la réforme, il a applaudi, debout, dans l’hémicycle. Il doit maintenant assumer, debout, à nos côtés.
Un Apache s’approche de lui et le fixe des yeux. C’est comme s’il l’avait pris par le col, sans le toucher, car l’autre ne bouge pas d’un pouce. Il lui dit tout le bien qu’il pense de la manière dont il a appliqué dans le Cantal la politique de Révision Générale des Politiques Publiques. Il finit par appuyer ses propos par trois petits coups d’index sur la poitrine du député qui, pas rassuré, lance un vague : « Hé on se calme ! ».
Il faut finir. Nous accompagnons Descoeur jusqu’à la sortie de l’aéroport. Dans le hall, nous voyons trois policiers qui attendent. Quelqu’un lance : La police en colère, le pastis est trop cher ! L’un des flics sourit, cela détend un peu le groupe. Dehors un autre autre genre de flic, en civil, attend, flash-ball à la main. Ils sont pâles, un peu verdâtres. Ils sont faits pour faire peur, c’est évident. Je me demande d’où ils sortent, et même s’ils sortent, tant ils sont patibulaires, si pâles qu’ils en sont presque phosphorescents. Ils ne sont que deux, mais pourtant ils n’hésitent pas, face à nous, à relever le menton pour nous toiser. Ils provoquent. Leur attitude me dégoûtent, de vrais chiens d’attaque dressés pour faire mal.
Un Apache dit, en direction du député, bien fort : « J’espère qu’il va chier mou ! ». On rigole, tous. Je ne trouve pas cela vulgaire, bien au contraire. Je me dis qu’il ne manquait plus, pour finir, que l’esprit subversif de Rabelais.
Le député Vincent Descoeur vient de rentrer dans une voiture, noire, qui disparaît dans la nuit. C’est fini. Et je ne peux m’empêcher de penser que notre victoire, au moins le sentiment de notre force, est un peu illusoire. Le député rentrant chez lui, c’est le Système qui continue. Demain et les semaines qui suivent. Nous allons rentrer dormir, le Système ne dort jamais. La représentation parlementaire, le pacte républicain, la démocratie (que les autres, au pouvoir, nomment davantage à mesure qu’elle existe de moins en moins concrètement), tous ces fantômes de mots vont continuer à exister pour justifier le Système. Mais moi je n’oublierai jamais cette chorégraphie improvisée de la colère, l’incroyable bal mené par la cadence, dans la nuit électrisée de l’aéroport d’Aurillac, de nos interpellations successives, par ici ! , par là ! , je n’oublierai jamais Monsieur le Député valsant au rythme du gong obstiné de Patator !

OpenDocument Text - 29.7 ko
Mercredi 13 octobre. Il est 21h30. Nous nous sommes donnés rendez-vous pour accueillir à notre façon Vincent Descoeur, député du Cantal, à l’aéroport d’Aurilla

Navigation

Articles de la rubrique